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Jeudi 19 février 2009

La Passion selon saint Matthieu BWV 244 de Bach, 1ère partie (1-10)


Portrait de Jean-Sébastien Bach (source: Wikipedia)

Portrait de Jean-Sébastien Bach (source: Wikipedia)


Cet article fait suite à l’introduction générale à la Passion selon saint Matthieu de Bach. Nous commencerons notre analyse détaillée de l’œuvre par une première partie comprenant la chœur d’introduction et tout l’épisode du “parfum dépensé”, c’est-à-dire les 10 premiers numéros (Parfum Répandu sur sa Tête à Béthanie - St. Matthieu 26, 1-13).

Précisons d’emblée que nous n’avons ni l’ambition ni les connaissances pour présenter ici une analyse musicologique de l’œuvre ; ces articles constitueront plutôt une écoute approfondie accompagnée de commentaires et traductions, accessible à tous.

1. Chœur d’introduction : “Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen” (“Venez, Ô vous, mes filles, et pleurez avec moi”)

Ce célèbre et sublime chœur symphonique, d’une durée conséquente (environ 10 minutes), est un véritable prélude à l’œuvre ; il amène toute la symbolique religieuse de la passion en plaçant les fidèles dans le drame qui va être décrit par des interpellations directes.

Il comporte trois chœurs distincts :

  1. un premier chœur symbolisant la Fille de Sion demandant à la foule de contempler le Christ
  2. un deuxième chœur, la “foule”, se contentant de poser des questions (en italique dans les paroles ci-dessous)
  3. enfin un troisième chœur, constitué d’enfants (Knabenchor), qui vient superposer au dialogue entre les deux premiers chœurs le choral “O Lamm Gottes unschuldig” (“Agneau de Dieu sans tache”), dont la première strophe provient de l’Agnus Dei allemand de Nikolaus Decius (1522) ; le choral semble planer au-dessus des deux chœurs, symbolisant le rapport de la divinité à l’humanité.
1. Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen
Chor mit choral
– Chor
Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen,
Sehet – Wen ? – den Bräutigam.
Seht ihn – Wie ? – als wie ein Lamm.
Sehet, - Was ? – seht die Geduld,
Seht – Wohin ? – auf unsre Schuld ;
Sehet ihn aus Lieb und Huld
Holz zum Kreuze selber tragen.

– Choral (Knabenchor)
O Lamm Gottes unschuldig
Am Stamm des Kreuzes geschlachtet,
Allzeit erfund’n geduldig,
Wiewohl du warest verachtet.
All Sünd hast du getragen,
Sonst müßten wir verzagen.
Erbarm dich unser, o Jesu !

Chœur et choral
– Chœur
Viens, ô peuple, vois mes larmes,
C’est lui ! – Qui ? – Ton fiancé.
Voyez ! – Quoi ? – L’agneau divin.
Voyez ! – Quoi ? – Vois sa douceur.
Voyez ! – Quoi ? – Vois nos péchés.
Voyez tous le Bien-Aimé
Sur la route du calvaire.

– Choral (Chœur d’enfants)
Dieu, quand sous la croix tu défailles,
Tu pries encore pour ceux
Qui t’ont frappé,
Qui te raillent.
Ô Christ, Sauveur des âmes,
Espoir, divine flamme.
Nos voix t’implorent, ô Jésus !

On perçoit aisément le rôle de cette ouverture, qui interpelle les fidèles pour leur rappeler que dans le drame qui va suivre Jésus va être sacrifié afin de les racheter.

2. Récitatif (sauf mention explicite tous les récitatifs proviennent de l’évangile) : “Da Jesus diese Rede vollendet hatte” (”Lorsque Jésus eut fini son discours”)

Le Christ prédit qu’il sera crucifié lors de la Pâque, fête juive (Mt 26:1-2).

Il est intéressant de noter que le récitatif de Jésus est accompagné par un quatuor à cordes, au contraire du récitatif introductif de l’évangéliste qui a le soutien du seul continuo. Cette caractéristique des récitatifs de Jésus, qui sont en quelque sorte auréolés du soutien des cordes, est propre à la Passion selon saint Matthieu et permet à coup sûr de la distinguer de la Passion selon saint Jean de Bach. Pour être très précis, le quatuor à cordes est n’est absent dans l’œuvre que lors de ses dernières paroles (“Eli, Eli, lama asabthani ?”, “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?”).

2. Da Jesus diese Rede vollendet hatte
Rezitativ
– Evangelist :
Da Jesus diese Rede vollendet hatte, sprach er zu seinen Jüngern :
– Jésus :
Ihr wisset, daß nach zweien Tagen Ostern wird, und des Menschen Sohn wird überantwortet werden, daß er gekreuziget werde.
Récitatif
– L’évangéliste :
Et Jésus acheva toutes ces paroles, puis dit à ses disciples :
– Jésus :
Et voici que la Pâque aura lieu dans deux jours, et qu’alors sera livré le Fils de l’homme, afin qu’il meure en croix.

3. Choral : “Herzliebster Jesu, was hast du verbrochen” (“Jésus bien-aimé, quel est donc ton crime ?”)

Ce premier choral est une réaction des fidèles aux paroles du Christ annonçant qu’il sera crucifié ; comme un commentaire, il est complètement asynchrone au drame et se place sur un plan méditatif.

Le texte, opposant l’amour et les souffrance de Jésus Christ, constitue la première strophe d’un lied de Johann Heermann (1585 - 1647) datant de 1630. Notons que l’on retrouvera des extraits d’autres strophes de ce lied aux numéros 25 (3ème strophe) et 55 (4ème strophe), ainsi que dans la Passion selon saint Jean, dans laquelle la 7ème strophe de Herzliebster Jesu constitue le texte du 1er choral (”O grosse Lieb”). La mélodie du choral serait de Johann Crüger (1598 - 1662), l’harmonisation des voix autour de la mélodie étant de Bach pour chacun des chorals.

Enfin, les oreilles attentives pourront constater avec intérêt le rapport de l’harmonisation au texte, en particulier sur les mots “verbrochen” (faillir), “Urteil” (jugement) et “Missetaten” (péché) (plus de détails sur ce site).

3. Herzliebster Jesu, was hast du verbrochen
Choral
Herzliebster Jesu, was hast du verbrochen,
Daß man ein solch hart Urteil hat gesprochen ?
Was ist die Schuld, in was für Missetaten
Bist du geraten ?
Choral
Ô divin maître, quel fut donc ton crime
Pour mériter un si cruel supplice ?
De quel péché, de quel forfait infâme
Es-tu coupable ?

4.Récitatif : “Da versammleten sich die Hohenpriester” (”Alors se réunirent les grands-prêtres”)

Les scribes et les grands-prêtres conspirent afin de faire mourir Jésus (Mt 26:3-5).

Ils cherchent à se débarrasser de lui car ils estiment sa renommée grandissante peut nuire à l’équilibre qu’ils ont trouvé avec l’occupant romain ; celui-ci chercherait bien sûr à reprendre tous les pouvoirs en cas de soulèvement du peuple.

4. Da versammleten sich die Hohenpriester
Rezitativ
– Evangelist :
Da versammleten sich die Hohenpriester und Schriftgelehrten und die Ältesten im Volk in dem Palast des Hohenpriesters, der da hieß Kaiphas, und hielten Rat, wie sie Jesum mit Listen riffen und töteten. Sie sprachen aber :
Récitatif
– L’évangéliste :
Et alors s’assemblèrent les docteurs et les chefs des prêtres et les plus anciens des Juifs dans la demeure du grand prêtre nommé Caïphe, pour décider comment prendre Jésus par ruse et le tuer. Mais ils se dirent :

5. Chœur des Juifs : “Ja nicht auf das Fest” (”Pas un jour de fête”)

Ce chœur est un choeur de turba (la foule), à bien distinguer des grands chœurs - introduction et final - et bien entendu des chorals. Il s’inscrit à l’intérieur de la narration pour illustrer les préoccupations des conspirateurs ; à l’opposée de la douceur du choral “Herzliebster Jesu”, il s’agit là d’un choeur brutal et rapide chanté en canon par les deux choeurs, qui va en s’amplifiant.

Ces chœurs “spontanés” sont en général assez courts, et de ce fait parfois réunis dans une même piste avec les récitatifs voisins sur les éditions CD des œuvres, alors qu’il s’agit bien de numéros différents ; on se référera donc plutôt au texte des numéros pour s’y retrouver (c’est d’ailleurs pour cette raison que l’on intitule les récitatifs de leurs premiers mots).

5. Ja nicht auf das Fest
Chor
Ja nicht auf das Fest, auf daß nicht ein Aufruhr werde im Volk.
Chœur
Ce n’est pas un jour de fête, qu’il peut s’élever des troubles, qu’une émeute peut éclater.

6. Récitatif : “Da nun Jesus war zu Bethanien” (”Pendant ce temps Jésus était à Béthanie”)

Jésus à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, se fait arroser le front d’un coûteux parfum (Mt 26:6-8).

Encore un exemple des récitatifs secco de l’évangéliste, puisque l’accompagnement est constitué d’accords qui ne sont pas tenus, à l’inverse de ceux de Jésus qui sont accompagnés par un continuo à l’orgue, en sus des cordes du quatuor.

6. Da nun Jesus war zu Bethanien
Rezitativ
– Evangelist :
Da nun Jesus war zu Bethanien, im Hause Simonis des Aussätzigen, trat zu ihm ein Weib, das hatte ein Glas mit köstlichem Wasser und goß es auf sein Haupt, da er zu Tische saß. Da das seine Jünger sahen, wurden sie unwillig und sprachen :
Récitatif
– L’évangéliste :
Or Jésus étant à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme entra, portant dans un vase un rare parfum et, s’approchant de lui, en arrosa son front. Voyant le parfum s’épandre, les disciples s’écrièrent :

7. Chœur des disciples : “Wozu dienet dieser Unrat ?” (”Pourquoi perdre ce parfum ?”)

Seul le premier chœur participe à ce chœur de turba, qui met en scène les disciples de Jésus bêtement indignés par ce gaspillage de parfum coûteux. Leurs exclamations sont insistantes (“Wozu ? Wozu ? Wozu ?” = “A quoi bon ? …”), mais se succèdent sur la même mélodie, donnant une sensation d’unité dans l’opinion des disciples.

7. Wozu dienet dieser Unrat ?
Chor
Wozu dienet dieser Unrat ? Dieses Wasser hätte mögen teuer verkauft und den Armen gegeben werden.
Chœur
Ce parfum, pourquoi le perdre ? N’était-il pas préférable
qu’avec son prix on eût fait quelque aumône
aux pauvres ?

8. Récitatif : “Da das Jesus merkete” (”Jésus le remarqua”)

Jésus défend la femme au parfum (Mt 26:10-13).

On remarquera les phrases descendantes dans le récitatif de Jésus, rappelant la prédiction irrévocable de sa mort prochaine : “mich aber habt ihr nicht allezeit” (”mais moi bientôt je vous quitterai“), puis sur “dass man mich begraben wird” (”parce que l’on doit bientôt me mettre au tombeau”) ; la troisième phrase est introduite par l’un de ces “Wahrlich, ich sage euch” (”En vérité je vous le dis”) que l’on retrouve tout au long de l’œuvre (et dans l’évangile) lors des “sentences” de Jésus.

8. Da das Jesus merkete
Rezitativ
– Evangelist :
Da das Jesus merkete, sprach er zu ihnen :
– Jesus :
Was bekümmert ihr das Weib ? Sie hat ein gut Werk an mir getan. Ihr habet allezeit Arme bei euch, mich aber habt ihr nicht allezeit. Daß sie dies Wasser hat auf meinen Leib gegossen, hat sie getan, daß man mich begraben wird. Wahrlich, ich sage euch : Wo dies Evangelium geprediget wird in der ganzen Welt, da wird man auch sagen zu ihrem Gedächtnis, was sie getan hat.
Récitatif
– L’évangéliste :
Jésus, entendant leurs cris, dit ces paroles :
– Jésus :
Qu’avez vous à l’attrister ? A cette femme, je sais bon gré : il y aura bien des pauvres toujours ; mais moi, bientôt, je vous quitterai. En arrosant mon corps de cette eau parfumée, elle a pris soin de ma sépulture proche. Vraiment, je vous le dis : partout où l’on prêchera la bonne nouvelle dans l’univers, partout on saura ce que cette femme a fait pour moi.

9. Récitatif d’alto (récitatif basé sur un texte libre) : “Du lieber Heiland du” (”Ô bien-aimé Sauveur”)

Premier récitatif sur un texte libre, c’est-à-dire ne provenant pas de l’évangile de saint Matthieu. C’est un arioso, intermédiaire entre récitatif et air ; on en retrouvera tout au long de l’œuvre, dans laquelle ils jouent un rôle de transition vers l’air qui suit. Celui-ci est accompagné de deux flûtes et du continuo ; il symbolise la contemplation anonyme d’une fidèle.

9. Du lieber Heiland du
Rezitativ (alt)
Du lieber Heiland du,
Wenn deine Jünger töricht streiten,
Daß dieses fromme Weib
Mit Salben deinen Leib
Zum Grabe will bereiten
So lasse mir inzwischen zu,
Von meiner Augen Tränenflüssen
Ein Wasser auf dein Haupt zu gießen !
Récitatif (alto)
Ô Bien-Aimé Sauveur,
Les tiens, dans leur aveugle zèle,
Auraient blessé la main
Qui prépara ton corps
Pour la funèbre couche ;
Oh ! laisse-moi verser aussi
Ce flot de larmes,
Et sur ton front divin l’épandre.

10. Air d’alto : Buß und Reu knirscht das Sündenherz entzwei” (”Pénitence et repentir me brisent le coeur”)

On retrouve les deux flûtes de l’arioso précédent, pour une division en motifs A B A (aria da capo) ; le chant comme les instruments illustrent les larmes qui tombent par leurs descentes.

10. Buß und Reu knirscht das Sündenherz entzwei
Arie (alt)
Buß und Reu
Knirscht das Sündenherz entzwei,
Daß die Tropfen meiner Zähren
Angenehme Spezerei,
Treuer Jesu, dir gebären.
Aria (alto)
Torturé, accablé
Sous le poids de ses remords, vois mon coeur.
Goutte à goutte que mes larmes,
Comme un pur et doux parfum
Sur ta tête se répandent, divin Maître.

Les 10 premiers numéros de l’œuvre sont disponibles à l’écoute ici ; pour écouter la suite, on pourra revenir à l’article général sur la Passion selon saint Matthieu ou accéder directement à l’article sur “Le dernier repas” (numéros 11 à 19).

Voici une sélection d’interprétations de la passion selon saint Matthieu, parmi lesquelles se trouve la version Karl Richter en écoute sur ce site :

  1. Version Philippe Herreweghe - Collegium Vocale Gent (avec Andreas School) : comme toujours la version Herreweghe est un enregistrement de grande qualité sonore, dans une version très dynamique
  2. Version Karl Richter : cette version de 1958 est celle qui est en écoute sur le site ; malgré l’âge, la qualité sonore reste très bonne ; cette sublime version annonce la redécouverte romantique des œuvres baroques dans la 2ème moitié du 20ème siècle. A posséder !
  3. Version Herbert von Karajan - Berliner Philharmoniker : une version “controversée” et déroutante mais cependant appréciée de beaucoup ; tempo très lent, sonorités éloignées de la musique baroque, etc.
  4. Version Klemperer : version plus romantique que baroque, mais d’une grandeur fascinante

Le livret de l’œuvre (textes + traduction en français) est disponible en PDF : Livret et traduction de la Passion selon saint Matthieu BWV 244 de Bach (source: Ensemble Orchestral de Paris). Comme toujours, les musiciens trouveront partitions libres de droit (au format PDF) et fichiers MIDI de l’oeuvre en téléchargement sur le site de l’IMSLP (http://www.imslp.org/wiki/St._Matthew_Passion,_BWV_244_(Bach,_Johann_Sebastian)), et surtout sur la Choral Public Domain Library : http://www.cpdl.org/wiki/index.php/Matth%C3%A4uspassion%2C_BWV_244_(Johann_Sebastian_Bach).


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6 réponses à “La Passion selon saint Matthieu BWV 244 de Bach, 1ère partie (1-10)”

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  5. Philippe Perruchot dit :

    Merci pour vos notes et commentaires. Mais quel dommage que le texte français mis en regard du texte allemand n’en soit pas la traduction ! Ne pas être aidé pour accéder au texte qui est à l’origine de l’inspiration de Bach : que c’est agaçant, frustrant !

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  6. Anonyme dit :

    La traduction française est certes (de même que la traduction anglaise) assez éloignée du texte original. Elle n’en est pas moins magnifique ! Je cherche en vain son auteur. Quelqu’un le sait-il ?

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